Face à la menace croissante de la résistance aux antibiotiques, les BHRe (Bactéries Hautement Résistantes émergentes) représentent un défi majeur pour notre système de santé. Ces micro-organismes particuliers nécessitent une vigilance accrue et des protocoles spécifiques pour limiter leur propagation. Dans cet article, nous allons explorer en détail ce que sont ces bactéries, leurs caractéristiques, les principales espèces concernées, ainsi que les enjeux et recommandations essentielles pour leur prise en charge.
Qu’est-ce que sont les BHRe ?

Les BHRe, ou Bactéries Hautement Résistantes émergentes, sont des bactéries commensales du tube digestif qui se caractérisent par leur résistance exceptionnelle à de nombreux antibiotiques. Contrairement à d’autres bactéries multi-résistantes, les BHRe présentent une caractéristique particulièrement préoccupante : elles ne restent sensibles qu’à une ou deux classes d’antibiotiques, ce qui réduit considérablement les options thérapeutiques disponibles en cas d’infection.
La particularité inquiétante des BHRe réside dans leurs mécanismes de résistance, qui sont hautement transférables entre bactéries, même d’espèces différentes. Cette capacité de transmission horizontale des gènes de résistance s’effectue via des éléments génétiques mobiles (plasmides, transposons), facilitant ainsi leur dissémination rapide au sein des populations bactériennes.
En France, ces bactéries sont considérées comme « émergentes » car leur prévalence reste relativement faible, bien qu’en augmentation. Leur diffusion est caractérisée par une évolution sporadique ou des épisodes épidémiques généralement limités, principalement en milieu hospitalier. Cette situation épidémiologique justifie la mise en place de mesures de contrôle strictes afin d’éviter leur implantation durable dans nos établissements de santé.
Types de BHRe et bactéries concernées

Deux principales catégories de bactéries sont officiellement classées comme BHRe selon les critères du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP).
Les entérobactéries productrices de carbapénèmases (EPC)
Les EPC constituent la première catégorie majeure de BHRe. Ces bactéries produisent des enzymes appelées carbapénèmases qui leur confèrent une résistance aux antibiotiques de la famille des carbapénèmes, considérés comme des antibiotiques de dernier recours. Parmi les mécanismes de résistance les plus fréquemment identifiés, on trouve :
- OXA-48 : Mécanisme prédominant en France, particulièrement chez Klebsiella pneumoniae
- NDM (New Delhi Metallo-bêta-lactamase) : D’origine géographique principalement indienne et pakistanaise, en progression mondiale
- VIM (Verona Integron-encoded Metallo-bêta-lactamase) : Fréquent dans les pays méditerranéens
- KPC (Klebsiella pneumoniae Carbapenemase) : Très répandu aux États-Unis et dans certains pays européens
Ces mécanismes peuvent se retrouver dans diverses espèces d’entérobactéries, notamment Klebsiella pneumoniae, Escherichia coli, et Enterobacter spp.
Les Enterococcus faecium résistants aux glycopeptides (ERG)
La seconde catégorie de BHRe concerne les Enterococcus faecium présentant une résistance aux antibiotiques de la famille des glycopeptides (vancomycine, teicoplanine). Cette résistance est principalement médiée par le mécanisme VAN A, qui confère un haut niveau de résistance à ces antibiotiques essentiels.
Il est important de préciser que toutes les bactéries multi-résistantes ne sont pas considérées comme des BHRe. Par exemple, malgré leur résistance parfois étendue, les bactéries suivantes ne sont pas classées comme BHRe :
| Bactéries non considérées comme BHRe | Raisons |
|---|---|
| Acinetobacter baumannii résistant aux carbapénèmes | Diffusion moins efficace, mécanismes de résistance différents |
| Pseudomonas aeruginosa résistant aux carbapénèmes | Mécanismes de résistance souvent non transférables |
| SARM (Staphylococcus aureus résistant à la méticilline) | Profil de résistance différent, nombreuses options thérapeutiques |
| BLSE (Bactéries productrices de Bêta-Lactamases à Spectre Étendu) | Sensibilité préservée aux carbapénèmes |
Enjeux des BHRe pour la santé publique
Les BHRe représentent un défi majeur pour notre système de santé, et leurs implications dépassent largement le cadre individuel pour constituer un véritable enjeu de santé publique.
Le risque d’impasse thérapeutique est la préoccupation centrale liée aux BHRe. En effet, ces bactéries ne restant sensibles qu’à un nombre très restreint d’antibiotiques, les options de traitement deviennent extrêmement limitées en cas d’infection. Cette situation peut conduire à des échecs thérapeutiques avec des conséquences potentiellement graves, notamment chez les patients fragiles ou immunodéprimés.
La colonisation par les BHRe peut persister pendant des mois, voire des années, particulièrement chez les patients soumis à des traitements antibiotiques répétés qui exercent une pression de sélection favorable à ces bactéries résistantes. Cette colonisation prolongée augmente le risque de transmission à d’autres patients, notamment en milieu hospitalier.
Bien que la prévalence des BHRe reste relativement faible en France comparativement à d’autres pays européens, une tendance à l’augmentation est observée ces dernières années, avec des épisodes épidémiques signalés dans plusieurs établissements de santé. Selon Santé Publique France, le nombre de signalements d’EPC a été multiplié par dix entre 2009 et 2018, témoignant d’une progression préoccupante.
Par ailleurs, l’impact économique des BHRe est considérable : chambres individuelles, personnel dédié, dépistages systématiques, et allongement des durées d’hospitalisation représentent un coût significatif pour les établissements de santé.
Prise en charge d’un patient porteur de BHRe
La prise en charge d’un patient porteur de BHRe nécessite la mise en place de mesures spécifiques, conformément aux recommandations du Haut Conseil de la Santé Publique. Ces mesures visent à prévenir la transmission croisée et à limiter la diffusion de ces bactéries.
L’hospitalisation en chambre individuelle avec sanitaires privatifs est impérative pour tout patient identifié comme porteur de BHRe. Cette chambre doit être clairement signalée par un pictogramme spécifique indiquant les précautions complémentaires à observer. Dans certaines situations, le regroupement géographique des patients porteurs (cohorting) peut être nécessaire, avec idéalement du personnel dédié.
Les BHRe : recommandations à appliquer par les professionnels de santé incluent des précautions contact renforcées :
- Hygiène des mains par friction hydro-alcoolique avant et après tout contact avec le patient ou son environnement
- Port de gants à usage unique pour tout soin direct au patient
- Port de tablier ou surblouse à usage unique pour tout soin rapproché
- Bionettoyage quotidien renforcé de la chambre avec traçabilité
- Matériel médical dédié au patient dans la mesure du possible
Le dépistage joue un rôle crucial dans la gestion des BHRe. Il s’effectue généralement par écouvillonnage rectal et concerne :
- Le patient porteur, pour suivre l’évolution du portage
- Les patients contact, c’est-à-dire ceux ayant partagé la même unité de soins qu’un patient porteur
- Les patients à risque, notamment ceux rapatriés de l’étranger ou ayant été hospitalisés dans des régions à forte prévalence
Il convient de noter qu’en l’absence de traitement antibiotique, les bactéries sensibles peuvent progressivement remplacer les bactéries résistantes dans le microbiote intestinal. Ce phénomène explique pourquoi certains patients peuvent présenter des résultats de dépistage négatifs après plusieurs mois. Toutefois, la recolonisation reste possible, notamment lors d’une nouvelle antibiothérapie.
Prévention et contrôle de la diffusion des BHRe
La prévention de la diffusion des BHRe repose sur une stratégie globale impliquant plusieurs niveaux d’intervention.
Surveillance épidémiologique
Un système de surveillance national coordonné par Santé Publique France permet de suivre l’évolution de la prévalence des BHRe et de détecter précocement les situations épidémiques. Cette surveillance s’appuie sur le signalement obligatoire des infections associées aux soins impliquant ces bactéries.
Au niveau local, chaque établissement de santé doit mettre en place une surveillance active incluant :
- L’identification des patients à risque dès l’admission
- Le dépistage ciblé selon les facteurs de risque
- L’analyse régulière des données microbiologiques
Bon usage des antibiotiques
La préservation de l’efficacité des antibiotiques constitue un pilier essentiel de la lutte contre les BHRe. Les programmes de bon usage des antibiotiques doivent être renforcés à travers :
- La prescription d’antibiotiques uniquement lorsqu’ils sont nécessaires
- Le choix de molécules à spectre étroit quand c’est possible
- L’adaptation des traitements aux résultats microbiologiques
- Le respect des durées de traitement recommandées
Formation et sensibilisation
L’information et la formation de tous les acteurs sont cruciales pour assurer l’application rigoureuse des mesures préventives :
- Formation régulière des professionnels de santé aux précautions standard et complémentaires
- Sensibilisation des patients et des visiteurs aux mesures d’hygiène
- Élaboration et diffusion de procédures claires et accessibles
Communication et coordination
Une communication efficace entre les différents établissements est essentielle pour assurer la continuité des mesures de prévention lors des transferts de patients. Cette coordination doit s’appuyer sur :
- Un système d’alerte performant entre établissements
- La transmission systématique des informations relatives au statut BHRe lors des transferts
- La collaboration entre équipes opérationnelles d’hygiène
En ville, les professionnels de santé doivent également être informés du statut de porteur de leur patient afin d’adapter leurs pratiques, sans pour autant restreindre l’accès aux soins nécessaires. Les précautions standard rigoureusement appliquées sont généralement suffisantes en milieu ambulatoire.
Les BHRe, un défi collectif pour notre système de santé
Les BHRe représentent un défi majeur dans la lutte contre l’antibiorésistance. Leur prise en charge nécessite une approche coordonnée impliquant tous les acteurs du système de santé. Si les mesures de prévention peuvent sembler contraignantes, elles sont essentielles pour préserver l’efficacité de notre arsenal thérapeutique. La vigilance de chacun – professionnels, établissements et patients – constitue notre meilleure défense contre la propagation de ces bactéries hautement résistantes. C’est uniquement par cet effort collectif que nous pourrons maintenir ces BHRe au stade « émergent » et éviter leur installation endémique dans nos établissements de santé.



